Profession du père, Sorj Chalandon

Profession du père, Sorj Chalandon

Quand je serai grand je serai (cochez la case) : astronaute, dompteur de tigres, cascadeur, rockstar, cowboy ou encore souffleur de verre. On a tous dit quelque chose comme ça un moment ou un autre pendant notre enfance. D'ailleurs, on a tous dit plusieurs fois des choses comme ça, avec à chaque fois un métier différent. Et c'est complètement normal. C'est l'âge où naissent les rêves...
Après, la vie fait son affaire et on devient ce qu'on peut. 

Ça se passe comme ça pour la plupart des gens. Bien sûr il y a toujours des exceptions. Et justement, dans son roman, Sorj Chalandon nous sort le grand jeu question exception. Le père d’Émile est resté bloqué dans cette période bénie où l'on peut vivre à la frontière de l'imaginaire, où tout est encore possible… ce qui fait de lui non pas un bienheureux mais bel et un gros mytho. En effet, il raconte et se raconte tellement d'histoires qu'il finit par y croire lui-même. Il parvient même à donner le change et à se faire prendre au sérieux par des gens à l'extérieur de la cellule familiale. Et là, ça devient dangereux. Ce qui pourrait passer a priori pour une folie douce se transforme au fil des années en descente aux enfers. Et pas pour André Choulan, non lui il est planqué bien au chaud dans son monde imaginaire, ceux qui morflent méchamment ce sont ses proches, sa femme et surtout son fils, Émile.
Parce qu’André, en plus d'être mythomane est aussi paranoïaque (sévère) et violent (sévère aussi). Il se prend pour un espion, mais clairement il n'a rien à voir avec le flegmatique et élégant 007 ni même avec le désopilant et charmant OSS 117, non c'est un véritable tyran domestique qui mène sa famille à la baguette. Il vole à son fils son enfance en étant à ce point irresponsable et déconnecté du réel. Il isole totalement sa famille du reste du monde en l'enfermant dans ses fantasmes, leur appartement devient une prison (dotée d'une cellule d'isolement - l'armoire de la chambre des parents - dans laquelle il n’hésite pas à enfermer son fils lorsqu'il estime devoir le punir et le mettre en “maison de redressement” comme il dit). Bref, un vrai salopard. Un frappadingue. Irrécupérable. 

Le plus fou dans cette histoire c'est que malgré tout Émile aime son père, même quand il grandit et se rend compte dans quel monde d'illusions il a vécu, même quand il compare son enfance à celles des autres et même quand ses parents l'abandonnent. Oui, parce que la mère ne vaut guère mieux, son silence et son absence de réaction la rendant totalement complice. Émile aime mais surtout il pardonne. Et il réussit à devenir un adulte a priori responsable doté de suffisamment de recul pour comprendre que parfois il n'y a rien à comprendre. Il faut simplement accepter et se dire qu'il y a des choses qu'on ne pourra jamais expliquer et que c'est comme ça. Entre autres, il faut accepter qu'on ne pourra jamais réellement connaître les autres, même ceux qui sont les plus proches de nous. D'ailleurs, ceci est valable pour tout le monde, pas uniquement pour les fils de psychopathes...

“Tu connais ton père” disait la mère. Bah non justement. Et ça, ça résume toute l'histoire (et un des drames de la vie)...

Sorj Chalandon est vraiment très fort, il a réussi à écrire ce livre (aux relents autobiographiques paraît-il) avec respect et pudeur, sans jamais porter de jugement, sans chercher à donner de leçon, et ça c'est quelque chose que j'apprécie. J'avais déjà été touchée par sa plume dans Mon traître et Retour à Killibegs et ce roman confirme ma confiance en cet auteur. Une valeur sûre.

Une p'tite phrase au hasard : 

" Ils m'avaient oublié. Ils avaient laissé ma vie derrière eux. "


Quatrième de couverture : « Mon père a été chanteur, footballeur, professeur de judo, parachutiste, espion, pasteur d’une Eglise pentecôtiste américaine et conseiller personnel du général de Gaulle jusqu’en 1958. Un jour, il m’a dit que le Général l’avait trahi. Son meilleur ami était devenu son pire ennemi. Alors mon père m’a annoncé qu’il allait tuer de Gaulle. Et il m’a demandé de l’aider. Je n’avais pas le choix. C’était un ordre. J’étais fier. Mais j’avais peur aussi…À 13 ans, c’est drôlement lourd un pistolet. » 

Profession du père, Sorj Chalandon

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